Les nouveaux défis de l'industrie - 15 mars 2005
10 octobre 2005
"Investissements étrangers et sécurité nationale "

Manifestation organisée par Bernard Carayon , député du Tarn à l'Assemblée nationale.

 

Ouverture des Travaux:

Madame le Ministre, Mesdames et Messieurs les Présidents, Mesdames et Messieurs, chers amis.

Je voudrais d’abord remercier le Ministre de la Défense d’avoir bien voulu honorer ce colloque par sa présence et sa participation. Nous savons tous combien, depuis longtemps, elle est attachée à l’indépendance des technologies militaires françaises, combien aussi, elle a eu le souci de réorganiser les structures administratives du Ministère de la Défense, en particulier la DGA, mais aussi la Direction des Affaires Stratégiques ; combien enfin, elle a su associer le secteur privé aux réflexions prospectives engagées par son Ministère. Pour tout cela, et pour ton amitié, Michèle, qui ne m’a jamais manqué, je voulais te remercier.
Je souhaite remercier aussi toutes les personnalités étrangères ou françaises qui se sont associées à ce colloque. Madame Sills, je suis très heureux que vous participiez à notre manifestation. Messieurs les représentants de l’Ambassade des États-Unis, aussi, qui précèdent l’Ambassadeur, Craig Stapleton, parmi nous cet après-midi.
Messieurs les Présidents, merci également de vous associer à notre exercice de pédagogie ; enfin, je voudrais saluer les organisateurs, et notamment nos amis du cabinet Hogan.

Ce colloque est à tous égards opportun, au moins pour deux raisons. Tout d’abord, il est porté par le débat sur le « patriotisme économique » dans notre pays, sur son sens et sa portée. Ce concept que j’ai lancé, il y a plus de deux ans, dans un rapport que m’avait commandé Jean-Pierre Raffarin, alors Premier Ministre, sert aujourd’hui d’« adossement » politique à une politique publique d’intelligence économique, dont le contenu commence à se mettre en place. Ensuite, ce colloque éclaire les politiques publiques engagées depuis longtemps dans le monde entier, aussi bien dans des pays de tradition économique libérale que dans des pays dont les traditions sont plutôt dirigistes.

Depuis quelque temps, le patriotisme économique fait débat en France, en particulier depuis que le Premier Ministre, Dominique de Villepin, en a fait, lors d'une conférence de presse, un axe clé de l’action économique gouvernementale. Il y a quelques semaines, l’annonce de la préparation d’un décret protégeant les secteurs stratégiques ou sensibles et le psychodrame de l’été, nourri par l’affaire Danone, ont fait craindre à certains le retour aux « vieux démons » français : le protectionnisme et le jacobinisme. Même si Danone ne relève pas d’un « secteur sensible », au sens où l’entend la communauté mondiale des affaires ou des acteurs publics, quoi qu’en dise son président, celui-ci a souligné dans une lettre adressée aux élus de France que la « mobilisation autour de son entreprise n’a été critiquée qu’en France », où, disait-il, « on veut toujours être plus libéraux que les libéraux ». Il rappelait que les pouvoirs publics, partout dans le monde, font en sorte que les centres de décision des grandes entreprises restent dans leur pays.
Quoi qu’en disent les théoriciens un peu dogmatiques du libéralisme, le patriotisme économique n’est pas un protectionnisme, pas plus qu’un nationalisme. Il exprime plutôt une volonté politique de lutter à armes égales avec des concurrents qui n’ont jamais renoncé à utiliser les ressorts de l’action publique pour protéger des entreprises ou des marchés jugés stratégiques, pour les accompagner dans la conquête des marchés mondiaux, pour exercer aux côtés d’acteurs nouveaux, à l’instar des organisations non gouvernementales et des fondations, leur influence dans les organisations internationales. En ce sens, cette politique publique nouvelle constitue une approche mutualisée au service de l’intérêt général, la recherche aussi d’émancipations quand les intérêts majeurs de notre nation sont en jeu.
Ce débat, pour important qu'il soit, est récent dans notre pays, où prévalent le plus souvent, hélas, dans les politiques économiques intérieures, des réflexes sociaux-démocrates, et, dans la grille de lecture des relations commerciales internationales, des dogmes libéraux. Depuis longtemps, les grandes nations libérales ont fait le choix inverse, celui de la mutualisation de l’action publique et des affaires privées, quand nous vivons, nous, Français, de cloisonnements et de contentieux administratifs. La création du CFIUS aux États-Unis, il y a une trentaine d’années, et l’amendement « Exon-Florio », apporté à une loi presque cinquantenaire, auraient pu contribuer à faire évoluer depuis longtemps la réflexion française et plus encore celle de l’Union Européenne, qui, selon les termes d’une correspondance que m’a adressée il y a quelque temps Peter Mandelson, commissaire européen, « a critiqué à plusieurs reprises l’interprétation très large de la notion de sécurité nationale faite par le CFIUS ». Récemment, les difficultés d’une société pétrolière chinoise à acquérir une société pétrolière américaine, la défense un peu maladroite de « l’italianité » du système bancaire de l’autre côté des Alpes, le vote, il y a un an, au Bundestag, d’une loi proche de notre propre révision du code monétaire et financier, voire la consolidation capitalistique par Porsche de la germanité de Volkswagen, ont été autant d’échos ou d’illustrations du mouvement que nous décrivons.

Une nouvelle grille de lecture de la mondialisation s’impose. L’ouverture des marchés a été souvent et longtemps présentée comme la « panacée », comme si l’accélération ininterrompue de la circulation des hommes, des idées, des capitaux et des technologies devait nécessairement générer la paix, la prospérité, la démocratie. On sait qu’il n’en est rien. Partout, l’ouverture des marchés et la globalisation du monde dissimulent assez mal le retour des États nations. Les illusions du « tout marché » comme celles du « tout État » sont heureusement de plus en plus dénoncées. Partout, la perception des nouvelles menaces – le terrorisme, les déséquilibres écologiques, l’épuisement des ressources naturelles, les formes de la communication – ont restauré le poids et la légitimité de l’action publique, qu’elle soit nationale ou internationale, générale ou thématique. Même lorsque l’État est impuissant à prévenir ou à soigner dans l’urgence les effets de cataclysmes naturels, rien ne remplace sa capacité à synthétiser des aspirations collectives. Nul ne peut contester aussi qu’il détermine les priorités nationales, qu’il élabore des stratégies collectives et se donne les moyens de les accomplir.
L’ouverture des marchés ne peut donc être considérée comme une fin, mais plutôt comme un moyen que l’on retient, si son efficacité apparaît naturelle. L’esprit de conquête, qui anime très légitimement les individus, les entreprises et les nations, peut aussi s’accomplir dans la paix économique et non exclusivement dans la guerre économique. Lorsque la compétitivité s’allie à l’ouverture, chacun y trouve son bénéfice, nations et usagers. Voyez, chers amis américains, Airbus, qui a investi près de 57 milliards de dollars aux États-Unis depuis plus de dix ans, créé chez vous 140 000 emplois, dépensé 7 milliards de dollars pour la seule année 2004 et mobilisé tant de technologies américaines pour garantir ses succès commerciaux !
La lutte commune contre les déloyautés commerciales doit nourrir les relations entre les États qui partagent les mêmes valeurs et la diplomatie économique qu’ils doivent engager en direction des États qui n’ont pas la même culture. La transparence contre l’opacité, le respect de la règle de droit, le partage équilibré des responsabilités dans la gouvernance mondiale, tout ceci constitue la toile de fond de notre colloque. Je ne doute pas que nos échanges entre amis soient vrais, réalistes et, bien sûr, courtois. Nous avons des intérêts concurrents parfois, mais nous avons aussi, et surtout, des intérêts communs. L’industrie de la Défense est bien au cœur de cette apparente contradiction. Si vous le voulez bien, tranchons ensemble le « nœud gordien ».


Je vous remercie et j’invite Michèle Alliot-Marie à venir nous rejoindre.

 

 

Synthèse des Travaux:

Monsieur l’Ambassadeur, je voudrais vous remercier d’avoir honoré ce colloque – que vous avez conclu de manière magistrale – consacré à un sujet difficile et qui souligne certains malentendus transatlantiques bien connus.

Vous avez décrit combien l’économie mondiale, les États-Unis, l’Europe, la France, avaient besoin de l’ouverture de marchés, de même que Mme Sills a décrit, avec la même conviction, l’intelligence du dispositif de contrôle des investissements étrangers aux États-Unis. Je crois que ce n’est pas une coïncidence si vous avez manifesté, l’un et l’autre, la même cohérence dans la promotion du dispositif américain, que j’aimerais bien voir reproduit dans notre pays, tant il est souple et réactif, tant il sait concilier aussi, avec beaucoup d’ingéniosité, des logiques qui pourraient apparaître contradictoires ailleurs ; dans notre pays, où nous cultivons, dans la définition de nos enjeux de politiques économiques intérieures, un esprit social-démocrate et dans la grille de lecture de la mondialisation, très ouverte et très libérale. On constate au contraire, dans la définition de vos objectifs de politique économique beaucoup de libéralisme, de vrai libéralisme (la réduction du poids de l’impôt et des prélèvements publics de manière générale) et, en même temps, un accompagnement public cohérent dans la conquête des marchés mondiaux au profit de vos entreprises.

Il est assez curieux que le thème de la nationalité des entreprises ne soit apparu qu’à l’issue de ce colloque. La question a été soulevée en particulier par Denis Ranque. Je ne suis pas tout à fait convaincu par son argumentation selon laquelle il serait de plus en plus difficile à l’avenir de définir la nationalité d’une entreprise. Dans le fond, c’est une question que seuls les Français se posent. Un Américain ne se demande pas si une société est, ou non, américaine et un Anglais non plus, un Japonais encore moins, un Russe ou un Chinois sûrement pas. Nous sommes les seuls au monde à nous poser ce type de question, peut-être parce que nous ne nous aimons pas suffisamment, peut-être parce que les politiques industrielles ont laissé dans notre pays un mauvais souvenir, tout en oubliant évidemment les succès de celles qui ont porté Ariane Espace, Airbus ou la filière nucléaire.

En tout cas, j’observe que, s’il y a eu une bonne occasion de se poser la question de la nationalité d’un grand groupe international, ce fut cet été à l’occasion de l’affaire Danone : personne n'a douté de la nationalité française du célèbre groupe agroalimentaire ! Tout le monde s’est levé pour cette entreprise non stratégique, dont le capital est tout à la fois dilué, et internationalisé.

J’ai beaucoup apprécié les propos iconoclastes de Charles de Croisset ; la qualité de son propos est due non seulement à son caractère et à son intelligence, mais aussi à sa longue expérience, quand il souligne la nécessité de soigner l’image, d’avoir de bons objectifs et la volonté chevillée au corps pour assurer le succès d'une stratégie.

Je crois que les Américains nous ont aujourd’hui donné une leçon salutaire dont il faut tirer toutes les conséquences en termes de mutualisation des expertises publiques et privées, d'effacement des clivages idéologiques qui traversent notre vie politique depuis très longtemps, dans cette « réconciliation – comme l'évoquait Ron Brown, secrétaire d’État au Commerce du Président Clinton – du gouvernement de l’État et des affaires. »

C’est en tout cas le vœu que je forme en vous remerciant d’avoir honoré notre colloque de votre présence.

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