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novembre 2005
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Interview proposée par Mathieu Gilbert pour Veille Magazine Cette nouvelle mission rejoint les préoccupations du gouvernement de M. Jean Pierre Raffarin. Cette continuité est-elle le signe d’une véritable prise de conscience au sujet de l’Intelligence Economique (IE) au plus haut niveau de l’Etat ? Oui, je pense que depuis mon premier rapport destiné à Jean-Pierre Raffarin sur l’Intelligence Economique, l’Etat commence à prendre la mesure des retards de notre pays et des enjeux à la fois politiques et commerciaux que je n’ai cessé de souligner. Cette mission est destinée en particulier à donner une dimension offensive à cette nouvelle politique publique. Notamment en développant une véritable stratégie d’influence au sein et auprès des organisations internationales. Je note la prise de conscience au plus haut de l’Etat mais je regrette que le traitement de son engagement ne repose que sur des bases administratives et dans un cadre, en l’espèce, le SGDN, qui m’apparaît inadéquat depuis le début. Pourquoi votre rapport semble-t-il avoir plus d’écho que le rapport Martre? Est-ce selon vous que le contexte national et international joue pour l’IE ? Le rapport Martre définissait l’IE, en somme, comme « la maîtrise de l’information stratégique », renvoyant à des méthodes et des outils classiques de veille et non à une véritable politique publique. Mes propositions, par ailleurs, étaient issues de très nombreuses auditions (360), toutes validées politiquement et techniquement par leurs usagers et leurs destinataires naturels. Je me suis enfin efforcé depuis deux ans, d’en assurer la promotion à travers quatre colloques, 250 conférences, et un intense travail de réseau. L’I.E. au sein de l’Etat semble rester une affaire de personnes. Ainsi, votre investissement personnel en tant que député comme le travail d’Alain Juillet, haut responsable pour l’IE auprès du SGDN, ne trouve appui sur aucune structure institutionnelle spécifique dédiée à l’IE comme sur aucune réflexion prospective à long terme de la part de l’Etat. N’est-ce pas le signe d’une très grande fragilité de l’IE en France ? Vous n’avez pas tort. Tant que l’impulsion ne sera politique et que la coordination ne viendra pas du sommet de l’Etat, notre travail restera fragile. C’est pourquoi, tirant les conséquences de l’incapacité de l’Etat à nourrir une réflexion prospective, associant les entités et les experts français et étrangers, j’ai créé une Fondation, Prometheus, dédiée précisément à ces enjeux. En choisissant, par ailleurs, comme Vice-Président, un parlementaire de l’opposition, j’ai voulu souligner le caractère non-partisan et pérenne de cette démarche. Ce climat politique favorable à l’IE trouve-t-il un bon accueil auprès des entreprises françaises ? Comment convaincre les acteurs du privé du bien fondé de cette démarche et faire évoluer rapidement les mentalités dans ce secteur ? Le plus difficile est d’expliquer que la politique publique d’intelligence économique ne concerne que les entreprises stratégiques quant les outils sont destinés aux autres. Il ne s’agit pas d’une question de taille mais de nature des marchés ; il m’apparaît encore navrant que l’Etat n’ait pas engagé une réflexion mutualisée sur le périmètre stratégique de l’économie française et européenne. La politique publique d’intelligence économique s’adresse à ces sociétés, parties prenantes de la guerre économique mondiale, et qui évoluent sur des marchés qui ne sont pas seulement créateurs de richesse et d’emploi mais aussi de puissance et d’influence. N’avez-vous pas peur d’effrayer les investisseurs et les partenaires économiques de la France en brandissant un concept qui pourrait être perçu comme hostile au principe d’ouverture des marchés qui prévaut aujourd’hui, en particulier au sein de l’Union Européenne ? Le « patriotisme économique », que j’appelle de mes vœux depuis 2003, a fait l’objet de la 3ème conférence de presse de Dominique de Villepin, le 27 juillet. Il s’agit de comprendre, pour la première fois en France et sans complexe, ce que font réellement les grandes nations libérales : libérales à l’intérieur et interventionnistes à l’extérieur. Les Etats-Unis, parangon du libéralisme dans les organisations internationales (OMC, FMI, etc.) se sont dotés depuis trente ans d’un Committee on Foreign Investments in the United States (le CFIUS) destiné à contrôler les investissements étrangers dans les secteurs stratégiques de l’économie nationale. J’ai d’ailleurs invité sa présidente, Gay Sills, le 10 octobre dernier à l’Assemblée Nationale. Sans langue de bois, elle a évoqué devant les trois cent personnes présentes les difficultés rencontrées lors de la création du CFIUS (notamment les craintes d’un retour au protectionnisme), et la définition américaine de la « sécurité nationale ». Qui n’en a délibérément pas ! Notion floue, qui ne cesse de s’élargir depuis le 11 septembre ; la « sécurité nationale » motive pourtant toutes les décisions d’investigations du CFIUS et il appartient, en dernier lieu, au Président des Etats-Unis de trancher. Qu’avons-nous en France ? Une liste de secteurs « sensibles » (dont les « jeux ») mais qui n’ont rien à voir avec les secteurs « stratégiques » tels que l’espace, la défense, l’énergie, la pharmacie, ou l’aéronautique. Je regrette d’ailleurs que ce projet de décret ait été rédigé sous la contrainte de la Commission européenne qui, alors que se cristallise la désaffection des peuples à l’égard de l’Europe, persiste à nous imposer ses dogmes libéraux. Je n’ose imaginer un seul instant que chaque Etat-membre se mette à rédiger de telles listes, à rebours de toute politique industrielle européenne ! Que pensez vous de la mobilisation nationale lors de l’affaire Danone, une entreprise qui n’entre pas forcément dans le cadre de définition du domaine stratégique ? Ne donne-t-elle pas raison aux détracteurs du « patriotisme économique » qui dénonce à travers cette idée une crispation française face à la mondialisation ? Vous avez raison, l’industrie du yaourt, de l’eau minérale, ou des biscuits n’a jamais fait – et ne fera jamais- partie du « périmètre stratégique » de l’économie nationale. Pour mieux cerner son contour, il faut raisonner en terme de dépendances stratégiques, autant d’atteintes à notre souveraineté. Je note de plus que, dans le cas de Danone, l’appel à la solidarité nationale et au patriotisme économique sonne d’autant plus faux que le très libéral Marc Riboud n’a pas hésité à laisser se diluer le capital de l’entreprise, désormais majoritairement étranger et que les effectifs des salariés français ont fondu depuis les années 90 pour ne plus représenter que 15% des effectifs totaux. Le patriotisme économique, ce n’est pas forcer les consommateurs à acheter Français (tendance dirigiste) mais c’est en faire en sorte que dans la compétition économique mondiale, les produits français soient plus performants, que nous luttions à armes égales avec nos concurrents, et que nous conduisions des politiques industrielles et scientifiques d’émancipation. Ce n’est pas la même chose. Les termes de la mission sont plutôt flous. Est-ce qu’on ne vous demande pas, au final, de faire un audit du lobbying français ? Je crois qu’il est difficile de faire un audit du lobbying français pour la simple raison… qu’il n’existe quasiment pas ! Dans les organes de concertations, les centres normatifs, ou les échanges internationaux nous sommes plus sous influence qu’influents. A privilégier quelques positions prestigieuses et à déserter les postes les plus techniques, moins valorisants, mais parfois plus efficaces, nous sommes quasiment absents de ces cénacles. Il ne faut pas confondre la politique d’absence et celle de la « chaise vide ». Cela est également vrai de notre capacité à peser sur les idées, à donner le ton sur ce qui doit figurer à l’ordre du jour des échanges de l’opinion publique internationale. Le débat d’idées se nourrit enfin plus facilement de questions internes que de préoccupations internationales, et nous ne préparons donc ni assez tôt ni assez largement les grands dossiers ou les grandes échéanes, européennes et internationales. Vous avez déjà dans votre rapport fait une analyse et des propositions concrètes en relation directe avec les objectifs qui vous sont assignés dans cette nouvelle lettre de mission. Que pensez vous pouvoir apporter de plus ? Mon premier rapport avait offert à l’Etat une doctrine. A partir de trente-huit propositions, j’ai fourni à la fois des outils et une méthode. Beaucoup sont mises en œuvre, et d’ailleurs pas une seule action engagée n’est étrangère à mes propositions ! La mission que vient de me confier Dominique de Villepin, c’est le temps de l’action ! Nous fonctionnons ainsi par étapes. La base établie, nous pouvons désormais déployer nos forces à l’assaut de la mondialisation : on est loin des relents de protectionnisme que certains décèlent dans la patrotisme économique ! C’est pour cela que j’ai demandé au Premier Ministre que cette mission se rapproche le plus des préoccupations des entreprises. Cela correspond au principe du partage et de la réciprocité : à l’Etat de leur apporter les outils de mutualisation et d’anticipation, à elles de contribuer au rayonnement et à l’influence de la France à l’étragner, en développant l’emploi et la recherche, aussi, chez nous. Le succès du Forum IE 2005 a démontré le besoin capital de faire intervenir des experts internationaux et de mélanger secteur public, entreprises et universitaires. Ne faudrait-il pas mettre en place un évènement de ce type au niveau européen ? Des forums ou des rencontres entre experts de l’intelligence économique ont souvent lieu partout en Europe et c’est très bien. Ces rendez-vous restent néanmoins confinés à des initiés et aux outils qu’ils utilisent. J’avais réclamé, dans mon premier rapport, trois mariages et un enterrement. Seules la confrontation du publique et du privé, de l’adminitration, de l’entreprise et de l’université nous permettront de rattraper nos retards : l’union fait la force ! Une politique publique n’a de sens qu’au nom du patriotisme économique. On ne fait bien que ce que l’on aime. Mais pour « jouer collectif », il faut savoir à quelle équipe on appartient. Et, si l’Europe nous a offert d’extraordinaires aventures collectives autour de grandes réussites industrielles, je ne suis pas sûr qu’elle soit parvenue à se construire une identité sur laquelle nous appuyer. Commençons par définir une stratégie nationale, l’Europe ; je le crois et je le souhaite, suivra !
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