FRANCE
Non aux fossoyeurs de laction publique !
PAR BERNARD CARAYON *
[25 janvier 2005]
Curieux paysage que celui que nous présentent Pascal SALIN et Bernard ZIMMERN[1] ! Comme la Grande Catherine aurait fait traverser à ses visiteurs les « villages Potemkine » des nouvelles provinces russes, cest une mondialisation de carton-pâte quils nous proposent de contempler. Ils ny voient quune agrégation de cercles vertueux tracés par des mains invisibles dont seules les entreprises auraient le secret : leur Graal est leffacement des Etats et de toute forme dinitiative publique !
Et de citer pour lun lexemple du développement des compagnies aériennes low cost belle preuve daveuglement, et pour lautre de fixer comme première règle que le secteur privé choisisse ses cibles belle preuve de surdité. Jinvite Pascal SALIN à visiter le « hub » dAmsterdam qui fournit aux compagnies low cost les moyens techniques et logistiques de concurrencer les autres compagnies et à calculer la masse dinvestissements publics qui ont permis son érection. Jinvite Bernard ZIMMERN a reprendre le texte de présentation de lAgence pour la promotion de linnovation industrielle telle quelle a été présentée par Jean-Louis BEFFA : un des critères de détermination du soutien public est linitiative des entreprises.
Il serait temps que les fossoyeurs de laction publique sortent de leurs salles de cours et de leurs instituts et partent à la découverte du monde réel ! Tous nos concurrents mettent largent et laction publics au service des entreprises nationales. Les grandes industries américaines bénéficient ainsi dun soutien sans faille de ladministration, parfois au mépris des règles internationales comme le montrent, par exemple, des mesures protectionnistes prises au lendemain des événements du 11 septembre, destinées à protéger lacier américain sous prétexte de sécurité nationale. Que dire également du Small Business Act qui réserve une part de la commande publique aux PME-PMI ?
De nombreux marchés sont par nature stratégiques : les seules qualités des produits et des services et leurs coûts ne suffisent plus à surmonter la concurrence. Cest le cas des marchés de laéronautique et du spatial, de lénergie, de la pharmacie, de larmement et, pour une part, des technologies de linformation. Cest lappui politique et financier des Etats, leur capacité à mobiliser des réseaux qui font la différence.
Je rejoins pourtant leur analyse sur un point : la création de lAgence pour la promotion de linnovation industrielle ne constitue pas à elle seule une politique. Dautres initiatives lancées ces derniers mois doivent également ressortir de cette même dynamique et être coordonnées. Je pense en premier lieu aux pôles de compétitivité autour desquels saggrègeront les PME innovantes ou aux opérations dintelligence territoriales développées par le ministère de lIntérieur. Le fonds dinvestissement pour les technologies stratégiques que je recommandais dans mon rapport au Premier ministre[2] et qui est en cours de création doit également, à mon sens, accompagner lensemble du dispositif.
Il faudra également changer nos façons collectives de travailler. Les privatisations, laccélération de la mondialisation et des développements technologiques, ont entrainé un certain affaiblissement de lexpertise de lEtat dans les secteurs concernés comme celui des télécommunications. Il sera donc nécessaire, au sein de lAgence, comme dans dautres structures, de favoriser la mutualisation des expertises publiques et privées : aux entreprises le contact avec les marchés et les technologies, à la puissance publique lidentification de ce qui relève de lintérêt général et lengagement de la recherche publique.
Cette expertise croisée permettra de déterminer ce que jappelle le « périmètre stratégique » des économies françaises et européennes. Si ce périmètre se fonde sur les technologies, lenvironnement normatif, juridique, financier, commercial et les nouvelles pratiques de ces secteurs doivent également être étudiés, ainsi que lorientation et laction des nouveaux acteurs que sont les organisations internationales, les fondations et les ONG. Léchec relatif du Concorde est notamment dû aux barrières administratives posées par les Etats-Unis empêchant une exploitation commerciale du supersonique dans des conditions équilibrées.
Dautres politiques sont également concernées comme celles de la Recherche et de la Formation. Le TGV, Airbus et Ariane doivent leur succès au travail des chercheurs, des ingénieurs, des ouvriers qualifiés mais également des décideurs politiques et administratifs, qui ont su anticiper, très en amont, nos besoins de consommation ou stratégiques.
Enfin il appartiendra au Gouvernement de repenser la prospective publique. Il aura fallu dix ans à ladministration pour se saisir sérieusement du problème des délocalisations identifié par un parlementaire dès 1993. Un de mes colègues a recensé près de 600 organismes rattachés au Premier ministre. Beaucoup dentre eux sont sensés éclairer la décision et laction publique. Il est temps de faire travailler ensemble les organismes concernés et de faire bénéficier la nouvelle politique industrielle de leurs réflexions.
On peut noircir les pages des quotidiens et hanter les colloques à annoncer le déclin de la France. Linitiative du Président de la République pour une nouvelle politique industrielle est vraiment salutaire.
Bernard CARAYON
Député (UMP) du Tarn
[1] Le Figaro, 10 janvier 2005
2] « Intelligence économique, compétitivité et cohésion sociale », La Documentation Française, juillet 2003.