Intelligence économique: les raisons du retard français
L'Expansion.com
Expression de la défense des intérêts nationaux, l'intelligence économique a dû mal à s'accorder avec la philosophie et certaines règles de l'Union européenne. Ce qui explique en partie le retard de la France - et de l'Europe - sur les Etats-Unis.
Il semble que, depuis le fiasco Gemplus, la France ait fait quelques progrès en matière dintelligence économique. Les affaires Saft et Arisem , dans lesquelles lEtat est intervenu à temps pour éviter un pillage des technologies françaises, sont révélatrices dun changement détat desprit. Il y a toutefois encore pas mal de chemin à faire. Dans son intervention à lAssemblée nationale, le 2 novembre dernier, lors du débat sur le budget, Bernard Carayon a ainsi mis en évidence quelques couacs récents. Notamment celui qui a vu la DGSE, qui recherchait un logiciel danalyse de linformation, faire appel aux firmes anglo-saxonnes Autonomy et Verity, accentuant ainsi « la dépendance technologique de nos services ». Dans ce contexte, laccélération de la mise en place dun dispositif complet dintelligence économique, véritablement piloté par lEtat, et annoncée par Alain Juillet pour LExpansion.com, est pour le moins bienvenue.
La nomination, à Bercy, le 19 octobre dernier, dun délégué général à lintelligence économique sinscrit dans ce dispositif. Nicolas Sarkozy a confié à François Asselineau, qui dirigera à terme une équipe de quinze personnes, la délicate mission daider lEtat à « affiner sa stratégie industrielle, économique et commerciale ». Une tâche que ce proche de Charles Pasqua entend mener à bien en fournissant une « analyse dépourvue dangélisme et de naïveté sur le comportement des nations du monde entier ». Y compris, donc, sur les partenaires européens de la France. Car François Asselineau rappelle que, dans son acception anglo-saxonne, « lintelligence économique ne se comprend que pour défendre des intérêts nationaux ».
Cet eurosceptique convaincu rappelle à lenvi les nombreuses alliances nouées par des entreprises françaises avec des sociétés extra communautaires : Renault et le japonais Nissan, Thomson et le chinois TCL, ou encore Air France et son réseau mondial Skyteam, où ne figurent ni lallemande Lufthansa, ni la danoise SAS, mais qui comprend laméricaine Delta Airlines et la Korean Air. Pour lui, la construction de lEurope telle quelle se fait actuellement répond à une « vision de long terme », tandis que lintelligence économique doit, elle, « se fonder sur les faits actuels ». Deux notions qui seraient donc quasi antinomiques.
Il est vrai que, jusquici, lEurope a plus souvent été un obstacle quun atout. Ses règles interdisent par exemple de singer la très efficace politique américaine dintelligence économique. Ainsi, la constitution dun fonds dinvestissement de type In-Q-Tel , qui Outre-Atlantique est géré par la CIA et investit dans des centaines de start-up prometteuses, serait assimilée à des subventions déguisées. En fait, comme le souligne Bernard Carayon, lUE sest « construite sur la base dune politique concurrentielle rétive à la constitution de champions nationaux ou communautaires ». De même, labsence de stratégie industrielle européenne produit parfois quelques mauvaises surprises, comme le rachat dACom par Intel. Cette société venait de mettre au point un nouveau type de microprocesseur grâce à des financements communautaires, juste avant de se faire avaler par le géant américain des puces électroniques. Ce qui sappelle, selon Bernard Carayon, « être cocu et payer la chambre ».
LEurope, pourtant, est peut-être en train dévoluer. Certains, à Bruxelles, ont pris conscience de la nécessité de faire évoluer linterprétation du concept d « abus de position dominante », souvent interprété de manière trop restrictive. Ainsi, le 1 er novembre dernier, Günther Verheugen, qui sera en charge de lIndustrie dans la nouvelle Commission européenne, a affirmé au Handelsblatt , que « nous avons besoin de leaders mondiaux supranationaux en Europe » et que « nous devrions prendre davantage en compte dans nos décisions de concurrence les unions qui rendent les entreprises plus fortes et plus puissantes mondialement ». Reste que Neelie Kroes, qui succèdera à Mario Monti à la concurrence, adopte une position plus nuancée. Elle avait ainsi affirmé lors de son audition par les députés européens quil ne « serait pas acceptable quune concentration protège un champion national de la concurrence sur son marché dorigine ».
De son côté, Alain Juillet se dit persuadé que « dici dix ans, il y aura une intelligence économique européenne ». Selon lui, la multiplication des entreprises européennes, dont le meilleur exemple reste EADS, « obligera à créer, en dehors des domaines de souveraineté, de plus en plus de passerelles et déchanges entre les responsables nationaux de lintelligence économique ». Cette évolution rendrait alors nécessaire une coordination plus grande entre les Etats, qui à terme devra être pilotée par la Commission elle-même. Une nécessité pour éviter à lUE dêtre « squizzée » par ces « alliés objectifs » que seraient les Etats-Unis et la Chine, évoqués par Jean-Louis Gergorin, vice-président du constructeur aéronautique, lors dune conférence organisée par lElectronic Business Group le 21 octobre dernier.
Thomas Bronnec