La Montagne Noire 5 novembre 2004
5 novembre 2004

Liste chronologique

Intelligence économique : le temps de l'action

UNE «WAR-ROOM» POUR LE TEXTILE

Après avoir réalisé à la demande du Premier Ministre, Jean-Pierre Raffarin, un rapport sur l'intelligence économique, Bernard Carayon sillonne la France pour répondre aux nombreuses sollicitations qui lui sont faites. En clôture de la semaine de l'Entreprise, Bernard Carayon, lors de sa 160e conférence, et Philippe Caduc (Directeur Général de l'Agence pour la Diffusion de l'Information Technologique), ont annoncé dans l' amphithéâtre de la CCI de Castres/Mazamet, deux réalisations intéressant le Sud du Tarn.

La Montagne Noire. Quel rapport existe-t-il entre «guerre économique» et «intelligence économique» ?
Bernard Carayon. Hommes, capitaux, marchandises, informations, idées et savoirs circulent désormais librement. Temps et distances sont abolis. Les chantres de l'auto-régulation et les disciples de la «main invisible» d'Adam Smith nous avaient promis un monde idéal et la fin des inégalités. Simultanément, la compétition s'est exacerbée entre Etats et entreprises. Dans ce climat de «guerre économique» tous les coups sont permis. Cependant, les ouvriers français sont considérés parmi les plus qualifiés et les plus productifs ; la recherche française jouit d'une grande réputation en dépit d'un cadre institutionnel et juridique archaïque. Mais en même temps, l'attractivité globale de notre pays a régressé. Doit-on se résoudre à la disparition de pans entiers de notre industrie ? Doit-on nécessairement se soumettre à des processus de création des normes internationales qui nous contraignent, alors qu'elles soutiennent simultanément les pays et les entreprises qui les ont préparées ? Voire aussi, qui ont anticipé ? Nous sommes aujourd'hui face aux choix qui décideront de notre existence comme communauté de destin. Quel visage aura la France dans dix ou vingt ans ? Que souhaitons-nous transmettre à nos enfants ? L'intelligence économique devrait fournir une réponse à ces interrogations.

L.M.N. En quoi peut-elle nous aider ?
B.C. L'intelligence économique peut nous aider collectivement à définir ce qu'il est essentiel de promouvoir et préserver afin de maîtriser notre destin, pour transmettre aux générations futures un pays qui soit autre chose qu'un hypermarché au centre d'un champ de ruines sociales, abandonné par les théoriciens de «l'économie du savoir».

L.M.N. Que faut-il faire?
B.C. Il faut que l'Etat construise une doctrine : qu'il identifie les intérêts économiques et scientifiques majeurs de notre pays, puis qu'il mette les outils destinés à leur défense. Ce qui n'a jamais été le cas. Il est indispensable que soient reconnues les convergences d'intérêts entre le secteur public et le secteur privé. Or ces relations sont teintées de méfiance ou de défiance depuis toujours. C'est un trait de notre culture nationale. Disons-le franchement: les Français ne cultivent pas le réalisme de leurs principaux concurrents pour lesquels il est naturel, comme une respiration, de défendre toutes les formes de souveraineté et de progrès de leur pays. Un réalisme qui aurait dû nous conduire à passer de la fascination à l'imitation et du voyeurisme à l'action. L'intelligence économique doit être une vraie et grande politique de l'Etat à l'instar de ce que sont les politiques de santé, d'environnement ou fiscale. Sans paranoïa ni panique, il est temps de réagir et, tout simplement, de réaliser «trois mariages et un enterrement» : le mariage entre les administrations publiques, le mariage entre le public et le privé et le mariage de l'information blanche avec celle qui l'est un petit peu moins ... L'enterrement, alors, sera celui des naïvetés françaises!

L.M.N. Concrètement...
B.C. Parmi les 38 propositions faites au Gouvernement, l'une prévoit des expériences territoriales d'intelligence économique. Ces expériences territoriales ont pour vocation d'identifier les entreprises stratégiques pour notre pays, c'est-à-dire, celles qui affrontent sur les marchés internationaux les pires conditions de concurrence.
Dans les régions, il faut identifier les «pépites», pratiquer de la formation, et ensuite, organiser les réseaux. Le 1er décembre 2003, Nicolas Sarkozy avait annoncé 5 expériences régionales [dont une en Midi-Pyrénées que j'avais obtenue]. Elles ont été étendues à deux autres régions dans le courant de l'année et Dominique Villepin, dans un récent rendez-vous, m'a informé qu'il généraliserait à l'ensemble des régions de France, ces expérimentations.
Partant de là, les administrations préfectorales et les administrations des Conseils Régionaux, qui constituent les 2 pôles en la matière, ne connaissent pas les questions d'Intelligence Economique. Il a donc été confié à l'A.D.I.T. (Agence pour la Diffusion de l'Information Technologique) le soin de préparer les plates-formes techniques de soutien et de protection.
Des crédits ont été débloqués (2 millions d'euros) tout de suite, lors du dernier CIAT. Dans chaque région test, une ou deux activités ont été choisies pour servir de cible. En Midi-Pyrénées nous avons choisi le textile, confiant les questions de pharmacie et d'aéronautique à l'échelon national. En revanche, toutes les questions concernant le textile seront traitées à l'échelon territorial.
L'idée est donc de faire sur le bassin de Castres/ Mazamet, à la fois une «War-Room» réunissant l'ensemble des services de l'Etat, les partenaires consulaires et des collectivités territoriales, avec des experts privés et des experts de l'ADIT, pour identifier les entreprises qui en ont le plus besoin, et de créer un portail de l'information. C'est-à-dire, rassembler toutes les informations disponibles, publiques ou privées, sur les marchés de l'industrie textile, et trouver l'identité des acteurs majeurs à l'étranger et les acteurs avec lesquels on peut monter des réseaux d'appui et de soutien.
Le but de cette opération est d'aider les entreprises à exporter et ainsi de consolider l'industrie locale.

L.M.N. Vous avez également évoqué la formation des chefs d'entreprise ?
B.C. C'est effectivement le deuxième volet de cette démarche. La formation pourrait être fournie dans un cadre traité par la CCI de Castres/ Mazamet dont le Président, Michel Maurel, a souhaité qu'elle revête un caractère pilote. Il s'agit de la formation des cadres sur les formes nouvelles de ce que l'on appelle maintenant «la guerre économique». Dans ce domaine, il est indispensable de connaître les acteurs qui pèsent sur les décisions des organisations internationales (définissant des normes) et ceux pouvant être jugés bons acteurs ou partenaires de référence, tout comme il est essentiel de disposer d'outils de recherche de très haute qualité et présentant une totale sécurité.
Il y a deux mois, dans une réunion, rassemblant Pierre Salles, Sous-Préfet, Michel Maurel (Président de la CCI) Philippe Caduc (Directeur Général de l'ADIT) et moi même, a été évoquée l'idée de formaliser dans notre région, un Institut de Formation.
Tout ceci repose donc sur une véritable mutualisation et circulation de l'information entre les partenaires, publics et privés, sur l'identification d'objectifs semblables et la mise en commun de moyens, un peu dans le prolongement de l'idée des districts industriels italiens.
q