|
Liste chronologique
|
|
La France fourbit ses armes sur
le terrain de l'intelligence économique
La vente de Saft, jugée stratégique, fait l'objet d'un supplément d'enquête du ministère de l'Economie. De plus, le haut fonctionnaire à l'intelligence économique est enfin nommé.
Le début de l'année 2004 marque un raidissement des milieux gouvernementaux vis-à-vis des investissements étrangers (notamment américains) dans des domaines sensibles. Plusieurs indices militent en faveur de cette thèse.
Selon des informations de La Tribune, le dossier de Doughty Hanson aurait été refusé par Bercy. Le fonds a alors déposé une nouvelle proposition, selon Alcatel qui se déclare toujours confiant sur la suite de l'affaire. Contacté, Bercy refuse de commenter un dossier en cours. Doughty Hanson n'a pas répondu à nos demandes d'entretiens.
L'accord des pouvoirs publics est en effet obligatoire pour que cette vente de 390 millions d'euros soit validée en raison de certaines productions destinées à des usages militaires. Certaines piles sont destinées aux missiles et lanceurs spatiaux. Le directeur général de Doughty Hanson avait donné toutes les garanties possibles à cette vente (voir "La Tribune" du 22 décembre 2003). Cela n'a pas suffit. Ce raidissement dans un "dossier qui fera jurisprudence", selon une source qui en est proche, intervient dans une "séquence historique", où la France fourbit ses armes en matière d'intelligence économique.
Double casquette. En effet, le haut responsable chargé de l'intelligence économique a enfin été désigné le 3 janvier 2004. Il s'agit d'Alain Juillet, qui quitte le poste de directeur du renseignement de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE, services secrets), qui fut aussi dirigeant de nombreuses entreprises, notamment Marks and Spencer France. Avec ces deux casquettes, sa candidature rassemble les deux compétences nécessaires : la connaissance du monde du renseignement et celle de l'entreprise. Il sera placé auprès du secrétaire général de la Défense nationale, aura pour mission "d'assurer la synthèse et d'organiser la diffusion de l'information disponible en matière d'intelligence économique et de veiller à l'élaboration et, le cas échéant, à la mise en oeuvre des mesures à prendre en ce domaine", selon le décret précisant ses fonctions.
Le SGDN, rattaché au Premier ministre, coordonne le travail interministériel en matière de défense et de sécurité. Sa nomination a été précédée par de dures négociations tenant tant à sa position administrative que des moyens dont il pourra disposer. Le chargé de l'intelligence économique devait, selon le rapport Carayon sur l'intelligence économique, commandé par Jean-Pierre Raffarin, rester suffisamment indépendant pour mener à bien sa mission. Après avoir démenti sa nomination (voir "La Tribune" du 12 décembre 2003), il aurait obtenu des garanties sur les moyens dont il disposera. Jouera-t-il un rôle lorsqu'il faudra appliquer le décret en projet visant à donner un droit de veto au ministère de l'Economie lors d'une vente d'une entreprise sensible ?
Selon une source interrogée par La Tribune, ce texte serait désormais bouclé au plan technique. Un rapport serait en préparation pour préparer l'arbitrage de Matignon. S'il est adopté, ce texte - qui est fortement poussé par certains dirigeants de très grandes entreprises européennes (voir "La Tribune" du 14 novembre 2003) - permettra à la France de disposer d'un contrôle équivalent à celui dont bénéficient les Etats-Unis depuis 1988.
Deux conceptions. Mais, au-delà de ces décisions, c'est un état d'esprit qui a changé. A côté des libéraux du gouvernement, deux conceptions s'opposent dans les cercles du pouvoir : l'une radicale, porteuse d'une attitude très tranchée, vigoureuse et agressive ; l'autre plus souple et plus progressive, prenant en compte les réalités financières et les impératifs européens. C'est du poids relatif de ces deux conceptions que dépendra la "jurisprudence" Saft, le champ d'action d'Alain Juillet et le bouclage du décret de protection des entreprises sensibles.
Pascal Junghans
Cet article est issu du quotidien La Tribune (www.latribune.fr). Aucun droit de reproduction, sous quelque forme que ce soit (photocopie, scanner, copie numérique), n'est autorisé, si ce n'est celui d'une copie unique destinée à un usage strictement personnel. Toute autre utilisation est donc soumise à l'accord préalable de l'éditeur. Pour toute information : information@latribune.fr
© 2002 La Tribune/D.I. Group
|
|
|