Le Monde 14 décembre 2003
14 décembre 2003

Liste chronologique

par Eric Le Boucher
Executive Life : quand la France manque d'"intelligence économique"

CHRONIQUE DE L'ÉCONOMIE
Que jacques chirac , François Pinault et d'autres soient outrés par le comportement du procureur californien dans l'affaire Executive Life, cette compagnie d'assurances californienne rachetée illégalement par le Crédit lyonnais en 1991, est très compréhensible.
D'abord sur le principe. Voilà une justice acharnée dont le but ne semble pas être de punir les coupables, mais d'obtenir un maximum de zéros sur le montant d'un chèque. Voilà un procureur qui vend, au plus cher, l'action pénale, chose révulsante dans la conception française du droit.
Voilà un premier accord acquis en septembre, puis remis en cause par ce même procureur, qui en soustrait Jean Peyrelevade, PDG du Crédit lyonnais, pour réclamer plus encore d'argent, en rupture même avec les habitudes du droit contractuel américain. Voilà, in fine, qu'est brandie la menace d'une suppression de l'agrément bancaire du Lyonnais aux Etats-Unis, ce qui, évidemment, modifie du tout au tout les rapports de force : les Français n'ont le choix que de payer. Un vrai racket, comme le dit François Pinault.
CELLULE DE GUERRE
N'empêche. Sur ce dossier, la France a accumulé, comme rarement, les ignorances, les bévues, les faiblesses et les querelles intestines. Elle paiera finalement près de 1 milliard de dollars un compromis qu'elle aurait pu obtenir pour 100 millions il y a trois ans.
Il est assez cocasse de voir que le gouvernement a répondu cette semaine positivement à Bernard Carayon, député UMP du Tarn, qui propose, dans un rapport sur "l'intelligence économique", de créer, dans des cas pareils, une "cellule de guerre" auprès du premier ministre. Dans l'affaire Executive Life, elle aurait été pour le moins utile...
Perdre ses naïvetés devant le fonctionnement de la justice américaine et apprendre à mieux défendre les intérêts français ? Bernard Carayon pose le problème beaucoup plus globalement. Il explique, très justement, q! ue, "curieusement, la France a développé une schizophrénie : sociale-démocrate et interventionniste dans la définition de ses politiques économiques nationales, libérale dans sa perception des relations économiques internationales. Or, chez les Anglo-Saxons, c'est exactement l'inverse".
DES PANTALONS GARANCE
Dans la jungle du commerce mondial, les Américains n'ont jeté aucune des armes microéconomiques défensives, comme les aides massives à la recherche-développement, les commandes réservées à leurs entreprises -voir les contrats de reconstruction en Irak annoncés cette semaine-, le protectionnisme ou la dévaluation monétaire (qu'est-ce d'autre que la baisse du dollar ?), sans oublier la mobilisation active des services de renseignement.
"Ils se sont dotés d'une doctrine volontariste et globale de défense de leurs intérêts", selon Philippe Caduc, président de l'ADIT (Agence pour la diffusion de l'information technologique), qui estime à 30 milliards de dollars les crédits des différentes agences de sécurité et d'espionnage américaines et leurs effectifs à 100 000 personnes, dont 40 % travaillent à la guerre économique : recueil et analyse des informations par le système Echelon, contrôle du Web, etc. Un système qui a rebasculé les préoccupations de sécurité devant celles de l'économie après le 11 septembre, mais qui, dans son ensemble, a été encore "durci" depuis.
Or, en France, le diagnostic est affligeant. Nos soldats économiques portent encore, comme en 1914, des pantalons garance. D'abord, parce que l'Etat n'a même pas identifié les intérêts économiques et scientifiques majeurs du pays. "Parler de politique industrielle est devenu indécent", déplore le rapport. D'où "un déficit patent de vision stratégique". Le ministère de la défense et celui des finances viennent seulement d'engager une réflexion sur la dépendance technologique des armées et des entreprises. Les structures administratives censées anticiper les évolutions scien! tifiques, technologiques, économiques ou sociétales existent, mais elles sont "éloignées du décideur politique et dotées de faibles moyens". Seconde faiblesse française : la division public/privé. Le cas d'Executive Life fait la coûteuse démonstration de la liberté offerte au procureur californien d'utiliser contre le Crédit lyonnais la collaboration du groupe Pinault avant de se retourner contre lui.
LE DROIT "MOU"
La défense des intérêts économiques passe aussi par la protection contre les "nouvelles menaces"que sont la grande perméabilité des systèmes financiers, les pirates sur Internet ou l'utilisation de la désinformation. Pierre de Bousquet de Florian, directeur de la DST (direction de la surveillance du territoire), évoquait une "explosion des manoeuvres de désinformation", lors d'un colloque récent aux Invalides sur "l'intelligence économique", en soulignant l'éclosion des groupes d'influence comme les sociétés de lobbying et certaines ONG (organisations non gouvernementales). Ces ONG - Philippe Caduc en dénombre plus de 8 000 - utilisent des méthodes inventives, se font "prescripteurs d'opinion, fabriquent du droit", un droit dit "mou", qui dérange beaucoup les Français parce qu'il s'impose non par ses principes mais par son usage.
MONOPOLES ANGLO-SAXONS
Paul Calandra, directeur de la société de conseils Antée, donne en exemple l'ONG américaine Trace, qui s'arroge le droit "mou", mais décisif, de distribuer un label mondial d'agrément aux intermédiaires. Bernard Carayon souligne que se constituent ainsi, sans réaction en France, de "véritables monopoles anglo-saxons dans les métiers stratégiques de l'audit, de l'innovation, de l'influence...". A Bruxelles, les Britanniques ont cinquante fois plus de lobbyistes que les Français. La France manque de sociétés de renseignement privées, et celles qui existent ne semblent pas toujours d'une éthique irréprochable.
Le concept d'" intelligence économique" sent e! ncore beaucoup la "barbouzerie" en France. Bernard Carayon, après d'autres, voudrait en faire tout autre chose : la défense bien comprise des intérêts français de long terme, bref, une nouvelle politique industrielle. Le gouvernement, dit-il, l'a écouté. On voudrait en être convaincu.
Eric Le Boucher

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