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L'intelligence économique se construit pour mieux sensibiliser les entreprises
Un colloque sur l'intelligence économique, qui devrait être conclu par le Premier ministre, se déroule aujourd'hui. Depuis la publication en juillet du rapport Carayon, de nombreuses décisions ont été prises pour renforcer l'information des entreprises.
Où en est l'intelligence économique en France cinq mois après la remise du rapport Carayon au Premier ministre (lire "La Tribune" du 9 juillet 2002) ? Un colloque se réunit aujourd'hui sur cette technique qui vise à rechercher, traiter, distribuer et protéger l'information utile aux entreprises, ouvert par Jean-Louis Debré, président de l'Assemblée nationale et Bernard Carayon, député, il devrait être clôturé par Jean-Pierre Raffarin. Le rang des participants (*) est en soi un signal fort indiquant que le soufflé intelligence économique ne devrait pas retomber.
D'autant plus que le bilan de l'action menée par le gouvernement est plutôt positif. En quelques mois, de nombreuses décisions ont connu une traduction concrète.
Les premières pierres. Ce n'était pas gagné d'avance. Le passé plaidait en la défaveur des initiateurs de la démarche. L'intelligence économique à la française naît au milieu des années 80, lorsque le préfet Bernard Gérard, alors patron de la DST, transforma le département protection du patrimoine en intégrant entreprises, laboratoires et universités dans un conseil d'orientation scientifique et technique. L'action de sensibilisation des groupes, PMI et PME, préfigurait la stratégie d'intelligence compétitive en région. Plus tard, en 1994, le rapport Martre posait les premières pierres intellectuelles de l'intelligence économique. Les dix années suivantes, les pionniers se sont dispersés. Les colloques se sont multipliés. Les réalisations n'ont pas suivi. Quelques textes officiels ont été pris, comme le décret de création du Comité pour la compétitivité et la sécurité économique en avril 1995 ou la circulaire défense économique, en mars 2002.
Un bilan remarquable. Puis, brusquement, en 2003, les choses évoluent à grande vitesse. Le rapport Carayon proposait de réunir chaque année une grande manifestation pour mobiliser les acteurs. Des Assises nationales de l'intelligence économique se sont déroulées à Deauville le 24 novembre dernier. Ce rapport proposait également le partage et la circulation de l'information entre administrations centrales et services déconcentrés. Le ministère de l'Economie et des Finances a mis en place les outils nécessaires. Le rapport Carayon suggérait aussi la création de dispositifs régionaux. Des projets en ce sens sont en cours au ministère de l'Intérieur (voir ci dessous). Le rapport Carayon voulait créer un lien entre les administrations publiques et les entreprises. L'Agence pour la diffusion de l'information technologique va créer, en janvier 2004, le premier cercle de réflexion sur l'intelligence économique. Regroupant des composantes publiques et privées au service des entreprises françaises de dimension internationale, Prométhée veut informer au plus tôt les dirigeants économiques sur les nouvelles pratiques juridiques, commerciales, financières et techniques qui naissent aux quatre coins du globe.
Enfin et surtout, le rapport Carayon prônait la protection des entreprises sensibles. La aussi, les décisions devraient être prises sous peu (voir encadré). Le bilan est donc remarquable. Rares sont en effet les rapports parlementaires qui ne finissent pas au fond d'un tiroir, encore plus rares sont ceux suivis d'effets, et rarissimes sont ceux qui inspirent des décisions aussi rapides. Quel a été le ferment essentiel ? L'effet réseau généré par Bernard Carayon et de son petit commando soudé venu du privé et des grandes administrations régaliennes ? Le sentiment de l'urgence de la situation, sur fond d'opposition de la France à certaines décisions inspirées par le modèle anglo-saxon de la guerre contre l'Irak ?
Le bras financier armé. La dynamique enclenchée permettra-t-elle de venir à bout de trois dossiers dont deux très sensibles. Passons rapidement sur l'illusoire proposition de création d'une "war room" et la nomination d'un délégué interministériel à l'intelligence économique. La coordination des moyens devrait prendre une forme plus modeste et, peut-être, plus efficace. Plus délicat est le dossier de la protection des entreprises et des moyens étatiques qui doivent lui être affectés. Il relève de décisions dépassant le strict cadre de l'intelligence économique, comme la réforme de la Direction centrale des renseignements généraux et des équipes régionales de cette direction du ministère de l'Intérieur.
Troisième dossier, la création d'un In-Q-Tel à la française. Comme son modèle américain lié à la CIA, le fonds d'investissement pourrait devenir le bras financier armé dans les technologies de pointe. Là encore, la conception de ce fonds prendra du temps. Reste à savoir si le colloque réuni aujourd'hui donnera un coup d'accélérateur à ces dossiers.
Pascal Junghans
(*) Parmi les principaux intervenants, Pierre Bousquet de Florian, directeur de la sécurité du territoire, Jean-François Dehecq, président de Sanofi-Synthélabo, Anne Lauvergeon, présidente d'Areva et Bernard Ramanantsoa, directeur du groupe HEC.
Des guichets d'accès en région
Une expérimentation devrait être menée par le ministère de l'Intérieur dans cinq régions pour créer des "guichets d'accès" à l'intelligence économique, selon des informations obtenues par La Tribune. Ces guichets seraient créés sur le modèle de l'Agence régionale d'intelligence économique mise en place en Franche-Comté, par le préfet Claude Guéant, aujourd'hui directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy (lire "La Tribune" du 9 juillet 2003) ou du CDIES, lancé par le préfet Rémy Pautrat dans le Nord-Pas-de-Calais.
Une réunion s'est tenue fin novembre au ministère de l'Intérieur pour décider des régions expérimentales choisies. Ces guichets pourraient prendre la forme d'associations réunissant les élus, les chefs d'entreprises, les administrations, les chambres de commerce et les universités. Il s'agit d'améliorer la compétitivité, de développer les territoires et de diffuser les concepts de sécurité économique. Dans chaque région, un ou plusieurs thèmes seront choisis sur lesquels serait concentré l'effort de recueil, de traitement et de diffusion de l'information ouverte afin de préserver un secteur économique ou d'en développer un autre. L'Etat apporterait le financement de départ avant de laisser la place aux partenaires privés. Ces expérimentations seraient lancées pour un an. Elles seraient ensuite évaluées avant que le dispositif soit étendu à tout le territoire. Cette initiative montre que l'un des principaux chantiers de l'intelligence économique se déroule en région. C'est en effet là que le tissu économique a le plus besoin d'information pour vivre et se développer et éviter la désindustrialisation. C'est aussi là que les moyens d'obtenir cette information sont les plus restreints. Dans ce domaine, les initiatives se multiplient. En effet, le ministère de l'Economie et des Finances (voir "La Tribune" du 21 octobre 2003) a déjà maillé le territoire national avec un réseau de chargés de mission intelligence économique pour sensibiliser les entreprises locales sur la nécessité de la sécurité de leurs activités et a créé deux bases de données. L'une recense les spécialistes de l'intelligence économique et l'autre les entreprises régionales, cibles potentielles pour des concurrents étrangers.
De son côté, l'Assemblée des chambres françaises de commerce et d'industrie (ACFCI) va développer des réseaux distribués d'analyse et de diffusion de l'information au travers de guichets de proximité et des plates-formes collaboratives permettant aux entreprises de partager outils et informations. L'information descendrait ainsi au niveau des bassins économiques, au plus près des entreprises. L'ACFCI, dans son plan d'intelligence économique 2004-2005, devrait aussi insister sur la sécurité économique afin d'anticiper sur les éventuelles ruptures technologiques pouvant provoquer des disparitions massives d'entreprises dans un secteur et un territoire.
P. J.
Protéger les entreprises sensibles
La décision d'intelligence économique la plus spectaculaire concerne la sécurité des entreprises travaillant dans les secteurs sensibles. Comme La Tribune l'avait révélé (le 14 novembre 2003), un décret est en préparation pour donner au ministère de l'Economie et des Finances la possibilité d'interdire un investissement étranger dans une entreprise de technologies de l'information et de la communication.
Il s'agit notamment de la maintenance informatique, de l'infogérance, de l'intégration de grands systèmes et de la cryptographie, ainsi que des services associés, notamment les missions d'expertise comptable, travaillant avec une entreprise sensible.
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